HOMMAGE A ANDRE THEVENIN

    Nicole Thévenin m'a invité à dire quelques mots d'amitié cet après-midi à la mémoire d'André Thévenin, et je l'en remercie. Elle m'a demandé de le faire au nom de cette amitié si particulière, si longue, si forte, si fidèle, qui lia André Thévenin tout au long de sa vie à cette association dont j'ai l'honneur d'être le directeur général, la Mission laïque francaise.
Comment aurais-je pu ne pas répondre à une telle sollicitation ?
    André Thévenin était pour la Mission laïque française plus qu'un ami, c'était un grand ami. Depuis 1956, date à laquelle jeune professeur de philosophie, il intégrait le lycée français d'Alexandrie, il nous accompagna, nous soutint, nous aiguillonna pendant plus d'un demi-siècle avec une passion et avec une affection dont ne saurons jamais lui être assez reconnaissants. Aussi, la nouvelle de sa mort, de notre Président au Bureau de l'association, du siège de la Rue Humblot à Paris à tous nos établissements dans le monde, de Dallas à Beyrouth et de Tripoli à Madrid, nous a-t-elle tous plongés dans l'atterrement. Oui, quand vous m'avez appris, madame, le décès de votre mari, ce mercredi matin dernier, il s'est passé quelque chose dans toute la Mission laïque, quelque chose comme une sidération, comme un silence, comme une obligation du respect.

    Ces mots, chacun ici peut le mesurer, ont assurément quelque chose à voir avec ce qui définit l'espace et le champ du sacré. Une église, comme celle où nous nous trouvons aujourd'hui, est un espace sacré. Je suis donc heureux de pouvoir y dire les mots du sacré qui inspiraient André Thévenin et pour lesquels il se battit toute sa vie. André Thévenin était agnostique mais cet agnosticisme ne signifiait pas pour lui un rejet de la spiritualité. Tout au contraire, le doute, ce doute là, était chez lui comme l'expression la plus nécessaire à la fois que l'illustration la plus élevée de ce qui fait l'unicité de l'homme à savoir sa capacité non seulement à comprendre le monde mais encore à quêter l'absolu.
    Parce que cette capacité à proprement parler incroyable à comprendre et à chercher était à ses yeux constitutive du caractère sacré de l'homme, André Thévenin ne la dissociait pas des exigences que par le fait même elle lui paraissait imposer à l'homme. Homme de pensée, André Thévenin était, du coup, en même temps, et avec quelle vigueur, un homme de l'exigence. Il aimait le combat des idées, parce que ce combat impose d'abord à chacun de se battre avec lui-même au nom d'un indispensable devoir qu'il se doit à lui-même à la fois qu'à l'humanité toute entière, dont il est également une figure parmi les autres, de cohérence, de clarté, de rigueur et de progrès. C'est cela qu'André Thévenin voyait dans l'idée de laïcité et qu'il nous aidait à ne jamais perdre de vue. Pour André Thévenin, point de vraie pensée dans la facilité. Aussi, la pensée et le courage, pour lui, ne faisaient-ils qu'un. C'est pourquoi il n'aimait pas davantage les académismes et les pensées convenues, qui jamais ne doutent ni ne font place à l'autre, que les pensées pusillanimes, les pensées mesquines, les pensées sans ambition, sans idéal et sans projet.

    Nous savions qu'il avait pour la Mission laïque, pour le développement de ses valeurs à l'étranger mais aussi en France même, cette haute ambition et cette haute exigence. Et c'est pourquoi nous savions avoir vraiment en lui un grand ami. Bien sûr, comment pourrait-t-on l'oublier ? il fut et il demeure notre incontestable historien. Son ouvrage consacré à l'histoire de la Mission laïque française et publié à l'occasion en 2002 de son centenaire est considéré comme une référence par la qualité de ses informations, par la rigueur de ses analyses, et par l'inimitable qualité de sa plume, à la fois précise, sobre et pointue. Au demeurant, le trophée d'honneur de la Mission laïque que nous lui remîmes le 27 novembre 2002 ne fut-il qu'un modeste gage de gratitude au regard de la qualité et de la profondeur de son travail. Stéphane Colonna, attaché à la communication à la Mission laïque qui m'accompagne aujourd'hui, m'a souvent parlé de ces années d'élaboration de cet ouvrage et de la formidable admiration qu'elle suscita en lui pour André Thévenin. En 2004, nommé depuis un an à la tête du siège de la Mission laïque, je me félicite d'avoir fait à nouveau appel à lui pour lui confier une nouvelle mission, une fois encore délicate, et qui n'avait encore jamais été réalisée, à savoir écrire une biographie de notre fondateur Pierre Deschamps, décédé en 1958. Je savais que seul, André Thévenin était en mesure de relever ce challenge. Il l'accepta. Malgré la maladie, malgré les difficultés de tous ordres qu'il y a à écrire vrai sur un homme, même un grand, parce que tout homme a des forces et des faiblesses, André Thévenin s'acquitta remarquablement de cette mission à la satisfaction aussi bien de la Mission laïque que des descendants de Pierre Deschamps et notamment de sa fille, Madeleine Latreille. C'était le 12 octobre dernier. Dans la nouvelle salle Pierre Deschamps que nous inaugurions au siège de la Rue Humblot, André Thévenin sans papier, l'Sil vif et malicieux comme toujours, conjuguant la solennité de l'éloge avec la bonhommie du ton, improvisait devant la fille de Pierre Deschamps et ses petits enfants, l'ensemble du siège et du Bureau réunis, un magnifique et chaleureux hommage à notre fondateur. Ce fut une belle manifestation à laquelle vous étiez, madame Thévenin, et dont nous sommes vraiment très heureux que votre mari ait pu la vivre dans la plénitude de sa forme intellectuelle et de sa tonicité chaleureuse

    Car homme de pensée, homme d'exigence, homme de plume et de parole à tous les sens du mot, André Thévenin était aussi et même d'abord un homme de coeur. Car s'il avait l'exigence de la pensée, c'est qu'il avait d'abord l'exigence du cSur. C'est pourquoi il aimait l'enseignement et la parole parce que ces deux activités, qui sont des activités de l'intelligence, sont aussi et d'abord des activités du partage. Et c'est pourquoi il y avait ceci d'inimitable en lui qu'homme de pensée et d'exigence, disciple de Kant et de Braudel à la fois, il était aussi pleinement et totalement de ce terroir bourguignon, conteur dans l'âme, amoureux de ses paysages, de ses pierres, de ses vins et de ses gens. Il en avait gardé l'inimitable accent rocailleux qu'il avait traîné de par le monde et dont je me suis toujours demandé s'il l'entretenait ou non délibérément mais qui en tout état de cause avait la prodigieuse vertu d'aider l'homme à s'élever, certes, mais en lui rappelant aussi en même temps à garder les pieds sur terre. C'est pourquoi l'homme d'esprit qu'il était, aimait aussi les réalités physiques de notre nature humaine. Pour avoir été un grand chef d'établissement, il savait qu'on ne peut l'être sans être aussi et d'abord pénétré des valeurs qui font notre humanité et je l'entends encore citer à cet égard lors d'un séminaire de nos chefs d'établissement où je l'avais sollicité comme grand témoin, le propos, réel ou rapporté, d'un Proviseur de Beyrouth, formulé en 1912, selon lequel pour être un bon chef d'établissement il faut avoir un cSur chaud, une tête froide et des reins solides. André Thévenin ajoutait : Je ne crois pas que les choses aient beaucoup changé depuis.
    Car en effet, lui-même, au-delà de celles de l'esprit avait ces qualités du cSur et de la présence qui font les hommes de bonne volonté. Le cSur chaud, la tête froide, les reins solides, c'était tout lui, cela, en définitive. Or, cela, c'est ce qui fait d'un homme un homme de bonne volonté. Un homme juste, un homme droit, un homme aussi pudique que résolu dans ses affections et dans ses convictions. Nous le pleurons comme un ami, mais en même temps nous savons que les hommes de bonne volonté ne meurent jamais. Je sais qu'André Thévenin méditait souvent la parabole de Saint-Jean. Si le grain ne meurt. Nous qui avons beaucoup récolté de lui et de ce qu'il nous a aidé à semer à notre tour, nous savons donc combien il nous reste vivant.

Jean-Pierre Villain
(Saint-Gengoux le National-25 novembre 2006)


    André THÉVENIN
    Professeur de philosophie, André THÉVENIN est ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Saint-Claud. Il a notamment poursuivi une longue carrière d'enseignant et de proviseur hors de France.

    D'Alexandrie (1956 et 1959-1962) à Montevideo (1962-1966), de Buenos Aires (1966-1972), à Annaba (1972-1974) et de Saigon (1974-1975) à Rome (1975-1981), il n'a cessé d'approfondir sa réflexion sur les problèmes qui l'intéressent particulièrement de la politique éducative, linguistique et culturelle française à l'étranger.
 
    André THÉVENIN, est l'auteur de  "La Mission Laïque à travers son histoire, 1902-2002",  et de "Pierre DESCHAMPS, premier missionnaire laïque", édités par la Mission laïque française.


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